Le Mythe de Pygmalion : Une Analyse de la Pièce « Pygmalion » de George Bernard Shaw
La pièce Pygmalion, écrite par George Bernard Shaw en 1912, est l’une des œuvres les plus marquantes du théâtre britannique. Elle explore des thèmes tels que la transformation sociale, l’identité, la classe et les relations humaines, tout en revisitant le mythe antique de Pygmalion. À travers l’histoire de l’éveil de l’héroïne, Eliza Doolittle, Shaw interroge les rapports entre l’éducation, le langage, et les distinctions sociales. Dans cet article, nous nous efforcerons d’analyser les différents aspects de cette pièce, en mettant en lumière son fondement mythologique, ses personnages, ses thèmes clés, ainsi que ses implications sociales et politiques.

Le Mythe de Pygmalion : Origines et Réinterprétation par Shaw
Le mythe de Pygmalion trouve ses racines dans la mythologie grecque, notamment dans les œuvres d’Ovide. Pygmalion, un sculpteur de Chypre, crée une statue d’une femme d’une beauté parfaite et tombe amoureux de sa propre création. Après avoir prié la déesse Aphrodite, cette dernière donne vie à la statue, et Pygmalion épouse son chef-d’œuvre devenu une femme réelle, Galatée. Ce mythe évoque l’idée de la création, de la transformation et de l’amour entre l’artiste et son œuvre.
Shaw, cependant, transpose cette histoire mythologique dans un contexte moderne, en en faisant une réflexion sur la société victorienne et ses conventions. Dans Pygmalion, l’artiste est remplacé par le professeur Henry Higgins, un expert en phonétique, tandis que la statue prend la forme d’une jeune fille de la classe ouvrière, Eliza Doolittle. Ce qui distingue Shaw de la version mythologique d’Ovide, c’est qu’il ne se contente pas de raconter une histoire d’amour, mais il critique et questionne les rôles sociaux imposés par la classe et le langage.
Résumé de la Pièce
La pièce Pygmalion se concentre sur la relation entre Henry Higgins, un professeur de phonétique, et Eliza Doolittle, une jeune vendeuse de fleurs des quartiers pauvres de Londres. L’histoire commence quand Eliza entre dans le magasin de Higgins avec l’intention d’apprendre à parler correctement afin de pouvoir travailler comme vendeuse dans une boutique raffinée. L’objectif de Higgins est de transformer Eliza en une « dame », en l’élevant par l’éducation linguistique. Au fur et à mesure que la pièce progresse, Eliza subit une transformation radicale : elle apprend à parler avec un accent raffiné, changeant ainsi son statut social.
Higgins, de son côté, semble plus intéressé par la démonstration de ses compétences que par le bien-être émotionnel de sa pupille. Il prend un certain plaisir à jouer avec les distinctions sociales à travers le langage, ignorant souvent les sentiments de ceux qu’il considère comme des sujets d’expérimentation. Le professeur, de manière un peu détachée, va au-delà de la simple transformation phonétique et modifie l’image de la jeune femme. Cependant, ce processus de transformation soulève des questions sur l’identité et la dignité humaine, en particulier à travers la question de savoir si Eliza, après sa métamorphose, sera réellement libre ou simplement une création artificielle.
Le dénouement de la pièce est ambigu : bien qu’Eliza devienne une personne plus éduquée et plus autonome, elle n’est pas totalement libérée des attentes sociales et des influences de Higgins. La pièce se termine par une confrontation entre les deux personnages, laissant la question ouverte quant à la nature de leur relation et de l’avenir de la jeune femme.
Les Personnages : Un Couple de Forces Opposées
L’une des forces motrices de la pièce réside dans l’opposition entre les personnages de Higgins et d’Eliza.
Henry Higgins, professeur de phonétique, est un personnage complexe. Son intellect et son érudition sont indéniables, mais sa vision du monde est marquée par un certain cynisme et une profonde indifférence aux émotions humaines. Higgins voit Eliza comme un « cas » sur lequel il peut tester ses théories, une sorte d’objet d’étude pour son propre amusement. Bien qu’il semble souvent traiter Eliza de manière dégradante, on peut aussi observer qu’il éprouve, de manière indirecte, une certaine forme d’affection pour elle. Higgins, cependant, reste prisonnier de ses propres idées sur la hiérarchie sociale et le langage. Son éducation et ses préjugés lui font voir les différences de classe non seulement comme une barrière, mais aussi comme un terrain d’expérimentation.
Eliza Doolittle, de son côté, incarne l’opprimée de la classe ouvrière. Elle débute l’histoire comme une jeune femme naïve, sans éducation, et semble d’abord être une simple « victime » de l’expérimentation de Higgins. Mais au fur et à mesure de sa transformation, elle développe une conscience aiguë de son potentiel et de sa propre dignité. À la fin de la pièce, Eliza a gagné une autonomie partielle, tant sur le plan social que personnel. Elle apprend à se défendre, à prendre des décisions par elle-même et à remettre en question l’autorité de Higgins. Toutefois, elle reste déchirée entre son ancien statut social et ses nouvelles ambitions, ce qui crée une tension constante tout au long de la pièce.
Les personnages secondaires, comme Alfred Doolittle, le père d’Eliza, jouent aussi un rôle essentiel dans la critique sociale de Shaw. Alfred Doolittle, par son attitude détachée et son rejet des normes sociales, représente l’opposé de Higgins, un homme qui refuse de s’encombrer de conventions et de responsabilités. Doolittle incarne la question de l’individu face à la morale et aux attentes sociales, un thème que Shaw explore avec ironie et satire.
Les Thèmes de la Pièce
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La Classe Sociale et la Hiérarchie
Le thème de la classe sociale est omniprésent dans Pygmalion. Shaw s’attaque directement aux barrières sociales rigides de la société victorienne, où la position de chacun était en grande partie déterminée par son accent et son langage. Par la transformation de la langue d’Eliza, Shaw soulève la question de l’identité sociale : est-ce que changer la manière de parler d’une personne peut réellement changer son statut social et sa place dans la société ? -
Le Pouvoir du Langage
Le langage joue un rôle central dans Pygmalion. Il est à la fois un outil de communication et un instrument de pouvoir. Shaw montre comment le langage peut être une arme pour accéder à des privilèges sociaux et économiques, mais aussi un moyen de manipulation. À travers Higgins, Shaw met en lumière l’idée que le langage, bien qu’étant un simple vecteur de pensée, devient un outil de pouvoir dans une société où les accents et les manières de parler sont étroitement liés à la classe et à l’éducation. -
L’Identité et la Transformation
La question de l’identité est un autre thème central de la pièce. Eliza, en modifiant son langage et en s’habillant différemment, devient-elle vraiment une personne différente ? Ou est-ce simplement une façade imposée par Higgins et la société ? Shaw laisse cette question ouverte, montrant que l’identité n’est pas seulement une question d’apparence ou de comportement, mais aussi de perception et de lutte intérieure. -
La Liberté et l’Autonomie
Bien que Eliza gagne une certaine liberté à travers son apprentissage, cette liberté est complexe. Son indépendance financière et sociale semble incertaine à la fin de la pièce, suggérant que l’autonomie réelle ne peut être obtenue qu’en brisant les chaînes de l’éducation et de la classe, mais aussi en affirmant une identité propre, loin des attentes des autres.
Conclusion
Pygmalion de George Bernard Shaw est bien plus qu’une simple critique de la société victorienne. À travers l’histoire d’Eliza Doolittle, Shaw nous invite à réfléchir sur des thèmes universels tels que l’identité, la classe sociale, le langage et la liberté individuelle. En revisitant le mythe de Pygmalion, Shaw nous montre que la transformation d’une personne ne réside pas uniquement dans son apparence ou sa manière de parler, mais dans une réaffirmation de soi, souvent en dehors des attentes sociales et des jugements extérieurs. Ainsi, Pygmalion reste une pièce profondément moderne, toujours pertinente dans le débat autour des inégalités sociales et des mécanismes de pouvoir.