La naissance des écoles grammaticales arabes : Une étude de leur évolution historique et méthodologique
La grammaire arabe, ou « al-nahw », constitue l’une des branches les plus fondamentales de la langue arabe, assurant la structuration et la régulation de ses règles syntaxiques, morphologiques et phonétiques. L’histoire de la grammaire arabe ne se limite pas à l’apparition d’un simple ensemble de règles linguistiques, mais est marquée par la naissance et l’évolution des écoles grammaticales (ou « écoles de nahw »), chacune apportant une contribution distinctive à l’élaboration et à la systématisation de la langue arabe. Dans cet article, nous nous intéressons à la genèse et à l’évolution des écoles grammaticales arabes, en expliquant les principales étapes qui ont conduit à la formation de ces courants et leurs impacts sur la linguistique arabe moderne.

1. Les origines de la grammaire arabe
La naissance de la grammaire arabe remonte aux premières siècles de l’islam. Alors que la langue arabe était avant tout orale, il devenait nécessaire, au fur et à mesure de l’expansion de l’Empire islamique et de l’apparition du Coran, d’établir des règles pour en assurer la précision et l’unité. Ce besoin s’est intensifié avec l’apparition de textes écrits, la transmission des connaissances religieuses et l’introduction de la langue arabe dans des régions aux pratiques linguistiques variées.
Le premier travail de systématisation des règles de la langue arabe a été réalisé dans le but d’assurer une interprétation correcte du Coran, en particulier dans les régions où l’arabe était une langue étrangère. Cela a conduit à l’émergence des premières réflexions grammaticales, qui allaient se formaliser au fur et à mesure que les linguistes arabes cherchaient à organiser les règles de la syntaxe et de la morphologie. Cependant, il est important de noter que ces premières tentatives de codification n’étaient pas encore des écoles de pensée pleinement développées, mais plutôt des pratiques isolées.
2. L’émergence des écoles grammaticales : Kufa et Basra
C’est à partir du VIIIe siècle que la grammaire arabe commence à se structurer de manière plus systématique, avec l’apparition des premières écoles grammaticales majeures : l’école de Bassorah (Basra) et l’école de Koufa (Kufa). Ces deux écoles se sont opposées sur plusieurs points concernant l’analyse grammaticale de la langue arabe, mais elles ont également contribué de manière significative à la formalisation de la grammaire arabe.
2.1 L’école de Basra
L’école de Basra a été fondée par Al-Khalil ibn Ahmad al-Farahidi (718-786), un érudit et linguiste arabe reconnu pour ses travaux sur la phonétique et la grammaire. Al-Khalil est souvent crédité d’avoir fondé les premières bases de la grammaire arabe systématique. Il a mis au point un certain nombre de concepts fondamentaux, notamment la distinction entre les différentes parties du discours, les cas grammaticaux et les modes verbaux. Il est aussi à l’origine du premier dictionnaire de la langue arabe, le Kitab al-‘Ayn, qui a fourni une ressource précieuse pour la compréhension des racines du vocabulaire arabe.
Les grammairiens de Basra, comme Sibawayh (vers 760-796), ont pris ces travaux pour les systématiser et les étendre. Sibawayh est considéré comme le premier véritable grammairien arabe et son ouvrage majeur, Al-Kitab (Le Livre), représente l’une des contributions les plus importantes à la grammaire arabe. Dans cet ouvrage, Sibawayh organise et formalise les règles de syntaxe, de morphologie et de phonologie arabe, offrant ainsi un modèle de référence pour les générations futures.
2.2 L’école de Kufa
L’école de Kufa, quant à elle, se distingue de celle de Basra par son approche méthodologique. Les grammairiens de Kufa, tels que Al-Asma’i et Al-Farahidi, mettaient davantage l’accent sur l’analyse des usages langagiers et des variations dialectales de la langue arabe, ce qui leur permettait de proposer une interprétation plus flexible des règles grammaticales.
L’approche de Kufa privilégiait l’étude des vers arabes anciens, en particulier de la poésie préislamique, afin de mieux comprendre la langue dans sa forme la plus pure et la plus originelle. Ils accordaient aussi une attention particulière à la prononciation correcte des mots et aux subtilités phonétiques, une approche qui différait de celle de l’école de Basra, plus centrée sur la formalisation des règles syntaxiques et morales.
3. Les différences théoriques entre Basra et Kufa
Les deux écoles, bien qu’elles partagent un certain nombre d’objectifs communs, avaient des points de vue différents sur plusieurs aspects fondamentaux de la grammaire arabe. Les principaux domaines de divergence concernent la question de l’analyse des cas grammaticaux, des constructions syntaxiques et de l’approche lexicale.
3.1 Les cas grammaticaux
L’une des principales divergences entre les écoles de Basra et de Kufa concerne l’analyse des cas grammaticaux, en particulier les déclinaisons des noms. Les grammairiens de Basra se sont orientés vers une interprétation plus formelle des cas nominatif, accusatif, génitif et d’autres formes flexionnelles. En revanche, les grammairiens de Kufa ont préféré une approche moins stricte, acceptant parfois des variations dans la déclinaison en fonction du contexte phonétique ou rythmique de la langue.
3.2 La syntaxe et la structure de la phrase
En ce qui concerne la syntaxe, Basra tendait à être plus rigoureuse et systématique dans l’analyse de la structure de la phrase arabe. Les grammairiens de Basra ont établi des règles strictes concernant l’ordre des mots, les accords et l’utilisation des prépositions et des conjonctions. À l’inverse, les grammairiens de Kufa avaient une approche plus souple, influencée par les variations dialectales et la poésie arabe, qui ne respectait pas toujours les règles de syntaxe rigides.
4. L’impact des écoles de Basra et Kufa sur la grammaire arabe
Les contributions des écoles de Basra et de Kufa ont eu un impact durable sur le développement de la grammaire arabe et ont servi de base aux écoles suivantes. La systématisation des règles grammaticales par les grammairiens de Basra a permis la création de normes de référence qui continuent d’être utilisées dans l’enseignement de l’arabe aujourd’hui. D’autre part, l’approche plus flexible et contextuelle des grammairiens de Kufa a permis une compréhension plus large de la langue, prenant en compte la diversité des usages dans différents contextes sociaux et littéraires.
5. La postérité des écoles grammaticales arabes
Au fil des siècles, d’autres écoles grammaticales ont émergé, influencées par ces deux grandes traditions de Basra et de Kufa. Parmi celles-ci, on peut citer l’école de Damas, l’école du Caire, et l’école andalouse, qui ont toutes contribué à affiner et enrichir la tradition grammaticale arabe. Cependant, l’héritage des écoles de Basra et de Kufa reste prédominant, et leurs travaux continuent d’être étudiés et enseignés dans le monde arabe et au-delà.
En conclusion, l’histoire des écoles grammaticales arabes est le reflet de l’évolution intellectuelle et linguistique de la culture arabe. Elles ont non seulement joué un rôle clé dans la préservation de la langue arabe dans sa forme classique, mais ont également permis une exploration profonde des subtilités et des nuances de cette langue. L’impact de ces écoles est encore visible aujourd’hui, tant dans l’étude académique que dans la pratique quotidienne de la langue arabe.