La modernité est un concept philosophique, culturel et socio-politique qui a profondément influencé le monde arabe, surtout à partir du XIXe siècle. À l’origine, la modernité désigne une période historique marquée par une série de changements économiques, politiques, sociaux et culturels en Europe, qui ont ensuite eu des répercussions mondiales. Les idées de modernité ont été importées dans le monde arabe par le biais de la colonisation, du contact avec l’Occident et de la volonté de réformes internes. Le concept de modernité dans le contexte arabe est complexe et a suscité des débats intenses parmi les intellectuels, les politiciens, les réformateurs et les religieux.
Contexte historique et introduction de la modernité
Le monde arabe a été exposé à la modernité à travers plusieurs voies, y compris la colonisation européenne, le contact commercial et diplomatique, et l’influence des réformes menées par des dirigeants locaux. Les réformes de Muhammad Ali en Égypte au début du XIXe siècle, par exemple, visaient à moderniser l’armée, l’économie et les institutions éducatives, inspirées par les modèles européens. Ces réformes ont entraîné l’introduction de nouvelles idées sur l’État, la gouvernance, l’éducation et la société.

Avec l’expansion de l’Empire ottoman et l’arrivée des puissances coloniales européennes, des notions telles que l’État-nation, le nationalisme, le rationalisme, la laïcité et la science ont commencé à s’intégrer dans la pensée et la culture arabes. Les réformes ottomanes, connues sous le nom de Tanzimat (1839-1876), visaient également à moderniser l’administration de l’empire en s’inspirant des modèles européens. Les changements apportés comprenaient des réformes juridiques, militaires, économiques et éducatives. Ces réformes ont eu un impact important sur les provinces arabes de l’Empire ottoman, notamment l’Égypte, le Levant et l’Irak.
Débat intellectuel et réponse arabe à la modernité
La rencontre avec la modernité occidentale a déclenché une période de débat intellectuel intense parmi les penseurs arabes. Les intellectuels et réformateurs du monde arabe ont adopté diverses approches pour comprendre, critiquer ou intégrer les idées modernes. Certains ont vu la modernité comme un moyen de renforcer les sociétés arabes, d’améliorer l’éducation, de promouvoir la science et de se libérer de la domination coloniale. D’autres, cependant, ont craint que l’adoption de la modernité ne conduise à la perte des valeurs culturelles et religieuses islamiques.
Rifa’a al-Tahtawi (1801-1873), l’un des premiers réformateurs égyptiens, a été parmi les premiers à promouvoir l’idée que la modernité pourrait être harmonisée avec l’islam. Après avoir étudié en France, il a proposé des réformes éducatives et administratives en Égypte qui reflétaient des aspects de la modernité occidentale tout en cherchant à préserver les fondements islamiques de la société.
De son côté, Jamal al-Din al-Afghani (1838-1897), un autre penseur influent, a souligné la nécessité d’une renaissance islamique (Nahda) capable d’intégrer les aspects positifs de la modernité, comme la science et la rationalité, tout en rejetant les influences coloniales et impérialistes occidentales. Son disciple, Muhammad Abduh (1849-1905), a poursuivi ces idées en plaidant pour une réforme de la pensée islamique qui permettrait aux musulmans de s’adapter aux changements du monde moderne.
À l’opposé, des figures telles que Sayyid Qutb (1906-1966), idéologue de la mouvance islamiste, ont critiqué la modernité occidentale, la considérant comme incompatible avec l’islam. Pour Qutb, la modernité représentait une déviation morale et spirituelle, et il prônait un retour aux principes fondamentaux de l’islam pour contrer les effets perçus de la sécularisation et de la décadence.
Modernité, laïcité et islam politique
L’un des aspects les plus controversés de la modernité dans le monde arabe est la question de la laïcité. Les idées de séparation de l’État et de la religion, de la sécularisation des lois et de la gouvernance démocratique ont suscité des débats passionnés. Dans des pays comme l’Égypte, la Tunisie et le Liban, la laïcité a été adoptée dans une certaine mesure, avec des tentatives de réformes légales et constitutionnelles qui introduisent des éléments du droit civil tout en maintenant un certain rôle pour l’islam dans l’identité nationale et le droit.
Cependant, la laïcité a également rencontré une forte opposition. Pour de nombreux conservateurs et islamistes, la laïcité est perçue comme une importation étrangère incompatible avec les valeurs islamiques. Le rejet de la laïcité a conduit à l’essor de divers mouvements islamistes qui cherchent à établir des États fondés sur la charia et à résister aux influences occidentales.
Les tensions entre modernité et islam politique se sont manifestées dans divers événements historiques, tels que la révolution iranienne de 1979, l’essor des Frères musulmans en Égypte, et plus récemment, les soulèvements du Printemps arabe de 2011. Ces événements ont illustré la lutte continue entre les aspirations à une modernité sécularisée et les demandes de retour aux fondements islamiques.
Modernité et culture arabe contemporaine
Dans le domaine de la culture, la modernité a eu un impact profond sur la littérature, le cinéma, les arts visuels et la musique dans le monde arabe. La littérature arabe moderne a été fortement influencée par des mouvements littéraires européens tels que le romantisme, le réalisme et le modernisme. Des écrivains comme Naguib Mahfouz, lauréat du prix Nobel, ont exploré les tensions entre tradition et modernité dans leurs œuvres, dépeignant des sociétés en transition et les défis de l’individualisme, de la liberté personnelle et de la justice sociale.
Le cinéma arabe, en particulier en Égypte, a également été un terrain fertile pour explorer les questions de modernité, de tradition, d’identité et de changement social. Les films égyptiens des années 1950 et 1960 ont souvent abordé les thèmes de l’injustice sociale, de la libération nationale et de la quête de modernité.
La modernité à l’ère numérique
Aujourd’hui, la modernité dans le monde arabe est marquée par l’ère numérique et la mondialisation. Les technologies de l’information et de la communication ont ouvert de nouvelles voies pour la participation politique, l’activisme social et l’expression culturelle. Le Printemps arabe de 2011 est souvent cité comme un exemple où les médias sociaux ont joué un rôle crucial dans la mobilisation de la société civile et dans la demande de réformes démocratiques et de justice sociale.
Les jeunes générations arabes, plus connectées que jamais, sont à la recherche de nouvelles formes de modernité qui combinent des éléments de tradition, de modernité et de globalisation. Cependant, ces aspirations sont souvent confrontées à des réalités politiques, économiques et sociales complexes, où la quête de modernité doit coexister avec des défis tels que l’autoritarisme, le fondamentalisme religieux, les inégalités socio-économiques et les crises identitaires.
Conclusion
Le concept de modernité chez les Arabes est multiforme, complexe et profondément lié à des questions d’identité, de culture, de religion, de politique et de société. La modernité n’est pas simplement un processus d’occidentalisation, mais un ensemble d’idées, de pratiques et de débats continus sur la manière de répondre aux défis du monde contemporain tout en préservant des valeurs culturelles et religieuses. La modernité arabe continue d’évoluer, façonnée par des acteurs locaux et mondiaux, dans un dialogue constant entre tradition et innovation.