Le phénomène d’élévation des enzymes hépatiques pendant la grossesse : causes, mécanismes et gestion clinique
L’élévation des enzymes hépatiques pendant la grossesse est un phénomène qui suscite à la fois des inquiétudes et des interrogations parmi les professionnels de santé, ainsi que les patientes elles-mêmes. Bien que l’augmentation modérée de ces enzymes puisse être relativement fréquente et souvent bénigne, dans certains cas, elle peut être le signe de pathologies sous-jacentes qui nécessitent une attention particulière. Cet article explore en détail les causes possibles de l’élévation des enzymes hépatiques chez la femme enceinte, les mécanismes physiopathologiques en jeu, les facteurs de risque associés, ainsi que les stratégies de gestion clinique.
Les enzymes hépatiques : un indicateur clé de la fonction du foie
Avant d’aborder les raisons pour lesquelles les niveaux d’enzymes hépatiques peuvent être modifiés pendant la grossesse, il est utile de rappeler le rôle crucial que ces enzymes jouent dans l’évaluation de la fonction hépatique. Les enzymes hépatiques principales qui sont couramment mesurées lors d’un bilan biologique incluent :

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L’alanine aminotransférase (ALAT) : aussi appelée transaminase glutamique pyruvique, elle est principalement présente dans le foie. Une élévation de son taux peut indiquer des lésions hépatiques.
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L’aspartate aminotransférase (ASAT) : similaire à l’ALAT mais présente également dans d’autres organes comme le cœur et les muscles, l’ASAT peut également augmenter en cas de lésions hépatiques.
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La phosphatase alcaline (ALP) : présente dans plusieurs tissus, notamment le foie, les os et les voies biliaires, son augmentation peut être liée à des troubles de la vésicule biliaire ou des os.
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La gamma-glutamyl transpeptidase (GGT) : cette enzyme est généralement élevée en cas d’obstruction biliaire ou d’abus d’alcool, mais elle peut aussi être perturbée dans d’autres conditions hépatiques.
Lorsqu’une grossesse s’accompagne de modifications des valeurs normales de ces enzymes, il devient impératif de distinguer les causes bénignes des pathologies potentiellement plus graves.
Les causes de l’élévation des enzymes hépatiques pendant la grossesse
L’augmentation des enzymes hépatiques pendant la grossesse peut être liée à une variété de facteurs, allant des modifications physiologiques normales aux pathologies graves qui peuvent affecter la mère et le fœtus. Il est essentiel de les examiner en détail afin de comprendre leur origine.
1. Modifications physiologiques liées à la grossesse
Certaines élévations modérées des enzymes hépatiques peuvent être observées au cours d’une grossesse normale, sans pathologie sous-jacente. Ces changements sont souvent bénins et peuvent être attribués à des ajustements physiologiques du corps maternel pour faire face aux exigences de la grossesse.
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Changements hormonaux : Les variations hormonales qui se produisent pendant la grossesse peuvent affecter le métabolisme du foie. Par exemple, une élévation des œstrogènes peut altérer le flux biliaire, ce qui peut entraîner une augmentation temporaire de certaines enzymes hépatiques.
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Hépatopathies bénignes : Certaines femmes enceintes peuvent présenter une augmentation passagère des enzymes hépatiques en raison de conditions bénignes comme la cholestase gravidique, un trouble qui affecte le transport de la bile et provoque une légère élévation des enzymes biliaires, notamment la phosphatase alcaline (ALP).
2. Cholestase gravidique (cholestase intra-hépatique de la grossesse)
La cholestase gravidique est l’une des causes les plus fréquentes d’élévation des enzymes hépatiques pendant la grossesse. Elle se manifeste généralement au cours du troisième trimestre et est caractérisée par une accumulation de bile dans le foie en raison d’un ralentissement du flux biliaire. Cette condition est plus courante chez les femmes qui ont eu une grossesse antérieure avec cette complication.
Les symptômes typiques comprennent des démangeaisons (prurit) sans éruption cutanée, en particulier sur les paumes des mains et la plante des pieds, accompagnées parfois de jaunisse légère. L’élévation des phosphatases alcalines et des transaminases est généralement modérée, mais nécessite une surveillance étroite en raison du risque d’accouchement prématuré et d’un risque accru pour le fœtus, notamment de complications liées à la respiration après la naissance.
3. Pré-éclampsie et éclampsie
La pré-éclampsie est une affection hypertensive qui survient après 20 semaines de grossesse et qui peut affecter la fonction hépatique. Elle est caractérisée par une élévation de la pression artérielle, une protéinurie et des troubles des organes, notamment du foie. Les enzymes hépatiques, y compris l’ALAT et l’ASAT, peuvent augmenter en raison de lésions du foie dans des cas graves de pré-éclampsie, en particulier lorsqu’une hépatite sévère ou une hémorragie intrahépatique se développe.
Dans les cas graves, l’éclampsie, qui est l’évolution la plus sévère de la pré-éclampsie, peut entraîner des convulsions et mettre en danger la vie de la mère et du fœtus. Une surveillance rigoureuse de la fonction hépatique et du bien-être fœtal est essentielle dans ces situations.
4. Hépatite virale aiguë
Les femmes enceintes peuvent également développer une hépatite virale aiguë, qu’elle soit de type A, B, C, D ou E, ce qui peut entraîner une élévation significative des enzymes hépatiques. L’hépatite A, par exemple, peut être contractée par la consommation d’aliments ou d’eau contaminés, tandis que les hépatites B et C peuvent se transmettre par voie sanguine, lors de relations sexuelles non protégées ou de la transmission de la mère à l’enfant.
Les hépatites virales aiguës nécessitent une prise en charge immédiate, car elles peuvent avoir des répercussions graves sur la santé de la mère et du fœtus. Les tests de dépistage des hépatites virales sont donc essentiels en début de grossesse.
5. Stéatose hépatique aiguë de la grossesse
La stéatose hépatique aiguë de la grossesse est une maladie rare mais grave qui survient généralement au troisième trimestre. Elle se caractérise par une accumulation excessive de graisses dans les cellules du foie, entraînant une élévation significative des enzymes hépatiques. Cette pathologie est souvent associée à des symptômes comme des douleurs abdominales, des nausées, des vomissements et une jaunisse. Si elle n’est pas traitée rapidement, elle peut entraîner une insuffisance hépatique aiguë, nécessitant souvent un accouchement prématuré.
Facteurs de risque
Certaines femmes peuvent être plus susceptibles de développer des troubles hépatiques pendant la grossesse. Parmi les facteurs de risque connus, on trouve :
- Antécédents familiaux de maladies hépatiques (telles que les hépatites virales, la cirrhose, ou la stéatose).
- Multiples grossesses (grossesses gémellaires ou plus).
- Antécédents de cholestase gravidique dans une grossesse précédente.
- Obésité et diabète gestationnel.
- Consommation de médicaments ou de substances toxiques qui peuvent affecter le foie.
- Infections virales, comme l’hépatite B et C.
Gestion clinique et prise en charge
La gestion des élévations des enzymes hépatiques pendant la grossesse dépend de la cause sous-jacente. Dans les cas bénins, tels que la cholestase gravidique, un traitement symptomatique peut suffire, et une surveillance régulière des tests hépatiques et de la condition fœtale est cruciale. Des médicaments comme les acides ursodésoxycholiques peuvent être utilisés pour améliorer le flux biliaire.
En cas de pré-éclampsie ou d’éclampsie, l’accouchement peut être nécessaire pour éviter des complications graves, même si cela doit être fait prématurément. Les femmes atteintes d’hépatite virale aiguë ou de stéatose hépatique aiguë nécessitent une prise en charge spécialisée, souvent en milieu hospitalier, avec un suivi rigoureux de la fonction hépatique et un soutien obstétrical.
Conclusion
L’élévation des enzymes hépatiques pendant la grossesse est un phénomène complexe et multifactoriel. Bien que dans de nombreux cas, les modifications des enzymes hépatiques soient bénignes et liées à des changements physiologiques normaux, d’autres situations peuvent signaler des pathologies graves qui nécessitent une prise en charge rapide. Une surveillance attentive et une évaluation diagnostique approfondie sont essentielles pour identifier la cause sous-jacente et minimiser les risques pour la mère et le fœtus.