Le rôle d’Aristote dans le théâtre classique grec
Le théâtre grec classique, qui s’est développé au cours du Ve et IVe siècles avant J.-C., est l’une des formes d’art les plus influentes de l’Antiquité, et a laissé une empreinte indélébile sur la culture occidentale. Parmi les figures emblématiques de la philosophie et des sciences de cette époque, Aristote (384-322 avant J.-C.) occupe une place centrale. En tant que philosophe, logicien, scientifique et théoricien, Aristote a exercé une influence majeure sur de nombreux domaines de la pensée, et son approche du théâtre est l’une des contributions les plus significatives à l’histoire de l’art dramatique. Son traité La Poétique, rédigé autour de 335 avant J.-C., est l’une des premières analyses systématiques du théâtre, et il a été une référence pour la compréhension des structures dramatiques pendant des siècles.
Aristote et la naissance de la théorie dramatique
Bien que le théâtre grec classique ait été fondé sur des traditions religieuses et culturelles, Aristote est le premier à l’analyser d’une manière systématique et théorique. La Poétique, bien que partiellement conservée, reste un ouvrage fondamental pour comprendre non seulement les mécanismes du théâtre grec, mais aussi ceux des arts dramatiques en général. Dans cet ouvrage, Aristote définit et explique les principes et les structures fondamentales du genre tragique, tout en offrant des réflexions sur d’autres formes théâtrales comme la comédie.

Aristote ne se contente pas de décrire le théâtre en tant que simple forme de divertissement ou de spectacle. Il cherche à en comprendre les origines, son rôle dans la société, et surtout les moyens par lesquels il suscite l’émotion et la catharsis chez le spectateur. À travers ses analyses, il parvient à établir les fondements de ce qui deviendra la dramaturgie occidentale, en posant les bases d’une poétique théâtrale.
La structure de la tragédie selon Aristote
L’un des apports les plus importants d’Aristote au théâtre classique grec est sa conception de la tragédie. Dans La Poétique, il élabore une théorie précise de la tragédie, qu’il définit comme un drame sérieux et complet, d’une certaine longueur, qui met en scène des actions importantes et graves. Selon Aristote, la tragédie doit susciter deux émotions primordiales chez le spectateur : la pitié et la crainte. Ces émotions sont ensuite purifiées par le processus de catharsis, un concept central dans la pensée aristotélicienne.
Les six éléments de la tragédie
Aristote identifie six éléments essentiels à la tragédie, qui, selon lui, doivent être réunis pour que l’œuvre soit réussie. Ces éléments sont :
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L’action (ou le mythe) : L’intrigue, ou le récit des événements qui composent la tragédie, est selon Aristote le cœur de la pièce. L’action doit être complète, avec un début, un milieu et une fin. Elle doit aussi être causée de manière logique, chaque événement découlant de ce qui précède.
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Les personnages (ou les héros) : Les personnages doivent être crédibles et représentatifs de types humains universels. Aristote distingue plusieurs types de personnages, mais insiste surtout sur la nécessité de leur donner une complexité morale, de sorte que leur chute (ou leur destinée tragique) soit à la fois inévitable et émotive.
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La pensée (ou le discours) : Cela correspond aux idées exprimées par les personnages, en particulier leurs raisonnements et leurs dilemmes moraux. La pensée doit être cohérente avec l’action et les personnages.
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Le langage (ou la diction) : La manière dont les personnages s’expriment doit être à la fois appropriée à leur caractère et à la situation. Aristote reconnaît que le langage est un moyen puissant de susciter l’émotion, notamment à travers la poésie et la métaphore.
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La musique (ou la mélodie) : Bien que cette dimension soit plus significative dans la tragédie antique (qui comprenait des chants et des chœurs), Aristote souligne l’importance de la musique dans l’effet global de la pièce. Elle sert à amplifier les émotions exprimées dans le texte.
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Le spectacle (ou la mise en scène) : Il s’agit de l’élément visuel de la tragédie, incluant les costumes, les décors et les effets scéniques. Bien qu’Aristote lui accorde moins d’importance que les autres éléments, il reconnaît que le spectacle peut ajouter à l’impact émotionnel de la pièce.
La catharsis : Un concept central
Le concept de catharsis occupe une place primordiale dans la théorie aristotélicienne de la tragédie. Aristote affirme que l’objectif d’une tragédie est de provoquer chez le spectateur une purification ou une purge des émotions de pitié et de crainte. Par la mise en scène d’une souffrance humaine intense, la tragédie permet de libérer ces émotions dans un processus thérapeutique. La catharsis n’est donc pas une simple réaction émotionnelle, mais un moyen de rétablir l’équilibre intérieur chez le spectateur. Ce processus joue un rôle cathartique, permettant à l’individu de se libérer de ses propres angoisses et tensions par l’intermédiaire de l’art.
La notion de mimesis : L’imitation de l’action humaine
Un autre concept majeur chez Aristote est celui de mimesis, ou l’imitation de l’action humaine. Pour Aristote, l’art, et en particulier le théâtre, doit imiter la réalité, mais pas simplement reproduire les événements de la vie quotidienne. Le théâtre, et surtout la tragédie, doit présenter des actions qui ont une signification morale et universelle. Cette imitation ne se fait pas simplement par la reproduction de gestes ou de paroles, mais en donnant à l’action une structure narrative qui reflète des principes éthiques et des vérités profondes sur la condition humaine.
La mimesis aristotélicienne se distingue de celle de Platon, qui voyait l’art comme une simple imitation des apparences et une forme de mensonge. Pour Aristote, l’imitation théâtrale est un moyen d’approcher la vérité par l’intermédiaire des émotions et de la représentation symbolique de la vie humaine.
La poétique d’Aristote et son influence sur le théâtre
Les théories d’Aristote ont profondément marqué le développement de la dramaturgie en Occident. Si son traité La Poétique a eu une influence immédiate sur les dramaturges et les théoriciens du théâtre grec, son impact a été encore plus vaste dans l’histoire du théâtre occidental. Au Moyen Âge, la redécouverte de son œuvre a profondément modifié la conception de la tragédie, et ses idées ont été intégrées dans les écoles de dramaturgie et les théories théâtrales. Des auteurs comme Shakespeare, Corneille, Racine, ou encore Molière ont puisé dans la pensée aristotélicienne pour structurer leurs pièces et définir la place des émotions, des personnages et de l’intrigue.
Les principes aristotéliciens ont continué à être un point de référence tout au long des siècles, même face à l’émergence de nouveaux genres théâtraux. La structure classique des unités de temps, de lieu et d’action, inspirée de la vision d’Aristote, est devenue la norme dans le théâtre européen jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
Conclusion : Un legs intemporel
Aristote, à travers sa réflexion théorique sur la tragédie et la poétique du théâtre, a offert aux générations futures une base solide pour l’analyse et la création théâtrale. Ses idées ont structuré l’évolution du théâtre classique, tout en influençant également les formes modernes de la dramaturgie. La notion de catharsis, de mimesis, et l’importance de la structure dramatique demeurent des éléments essentiels dans la compréhension de l’art théâtral, et sa pensée continue à être étudiée et appliquée dans les études théâtrales contemporaines. L’œuvre d’Aristote est ainsi le fondement d’une tradition qui traverse les siècles, et son rôle dans le théâtre grec classique reste inaltéré, offrant aux artistes et aux penseurs des outils pour comprendre, interpréter et créer des œuvres qui touchent l’âme humaine.